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Laurence Ponchaut: «Lobbyiste, c’est un métier noble»

  • Dec 4, 2022
  • 8 min read

Écrit par Julien Carette

Publié le 04.12.2022

«Nous sommes aussi là pour aider nos membres à mieux comprendre l’écosystème luxembourgeois», affirme Laurence Ponchaut. (Photo:  Matic Zorman/Maison Moderne)
«Nous sommes aussi là pour aider nos membres à mieux comprendre l’écosystème luxembourgeois», affirme Laurence Ponchaut. (Photo:  Matic Zorman/Maison Moderne)

Le lobbying est un secteur souvent mal perçu et manquant encore de transparence au Luxembourg. Ce malgré quelques avancées ces derniers mois, comme l’explique Laurence Ponchaut, présidente de Letzpact, association qui s’est donné pour mission de représenter les professionnels des affaires publiques.


L’annonce de la création de Letzpact en septembre 2021 a légèrement braqué les projecteurs sur une réalité, à savoir la présence de lobbying au Luxembourg, dont on sait qu’il existe, mais qu’on n’a pas forcément l’habitude de voir. Vous partagez ce sentiment?


Laurence Ponchaut. – «Il y a du vrai dans ce que vous dites. Cependant, si on y fait un peu attention, on remarque que, sur le plan médiatique, on parle de temps en temps de ce qu’on appelle aussi les affaires publiques. Mais généralement, c’est avant tout pour évoquer des dérives liées à celles-ci, comme le trafic d’influence. À l’image, par exemple, des Uber files qui ont animé l’actualité cet été (une enquête internationale a mis au jour les pratiques de la plateforme Uber pour contourner la loi et imposer une régulation plus favorable dans plusieurs pays, ndlr). À mon sens, la perception de ces affaires publiques est donc souvent biaisée. Ainsi, on a tendance à considérer qu’il n’est pas légitime que le secteur privé, le domaine associatif ou encore des fédérations sectorielles rencontrent le monde politique. Alors que, selon moi, ces acteurs font totalement partie du processus démocratique. Il est logique, même sain, de pouvoir aviser les décideurs politiques, afin que ces derniers puissent prendre les décisions les plus éclairées possibles.


Pourquoi parlez-vous d’affaires publiques, et non de lobbying?


«Formellement, c’est la même chose. Si ce n’est que la formulation “affaires publiques” possède une connotation qui reste assez neutre. Là où le terme lobbying a une couleur très négative, voire, comme je le disais dans le cas d’Uber, parfois associée à des scandales. Je ­préfère donc opter pour le premier.


À quoi est due la perception très négative de ce secteur au sein du grand public?


«Tout le monde regarde ces films ou ces séries américaines où l’on découvre un lobby, souvent celui des armes, surpuissant et avec des moyens illimités. C’est donc assez logique que la population ait cette image-là en tête. Or, cette vision est tronquée… Ce qui se passe réellement chez nous n’a rien à voir avec ce que l’on peut voir dans ces programmes de divertissement. Un peu à l’image, par exemple, d’un système judiciaire luxembourgeois qui ne ressemble en rien à celui en vigueur aux États-Unis.


Quand on parle de lobby, on imagine ainsi une armée de lobbyistes, alors que, souvent, au Luxembourg, cela se résume à un porte-­parole ou à un responsable des affaires publiques d’une entreprise qui va simplement rendre compte au monde politique de la réalité du terrain au sein de sa société ou des sociétés qu’il représente.


Laurence Ponchaut est aujourd’hui présidente de Letzpact. 


Depuis le lancement officiel de Letzpact, vous avez assez peu travaillé sur la démystification de la profession de lobbyiste. À votre agenda, on retrouve surtout des rencontres entre le monde politique luxembourgeois et vos membres. Ne vous êtes-vous pas un peu trompée d’objectif?


«En juillet dernier, nous avons organisé une table ronde sur le thème de la transparence dans les affaires publiques. Il y a également eu quelques communiqués de presse. Mais je concède que nous devrions sans doute en faire encore davantage. Néanmoins, il est aussi important, pour une jeune organisation comme la nôtre, de gagner en notoriété, ­crédibilité et légitimité, afin de faire croître le nombre de nos membres. Et c’est ce que nous avons essayé de faire au travers des événements de qualité que nous avons organisés.

Si Letzpact aspire à devenir un interlocuteur de confiance pour toute question et réflexion sur la profession, nous sommes aussi là pour aider nos membres à mieux ­comprendre l’écosystème luxembourgeois ou montrer ­l’attrait économique du Luxembourg aux entreprises internationales qui envisagent d’y développer leurs activités.


La route pour changer la perception du grand public risque d’être encore longue. Comment l’envisagez-vous?


«La route est certaine, mais j’espère qu’elle ne sera pas si longue que cela. L’élément central pour y parvenir, selon moi, c’est la transparence. Si on souhaite qu’il y ait une meilleure acceptation de la part du grand public concernant ces échanges entre le monde institutionnel et les professionnels des affaires publiques, c’est ce chemin-là qu’il faut ­emprunter. Ces dialogues doivent ainsi se réaliser dans un cadre déontologique clair. D’ailleurs, une des premières choses que nous avons instaurée chez Letzpact, c’est une charte de déontologie à laquelle nos membres doivent adhérer. C’est ce qui fait la différence entre certaines pratiques qui donnent mauvaise réputation à la profession, à l’image de celles qui ont été révélées concernant un acteur comme Uber, et ceux qui agissent dans un cadre éthique précis.


Le monde politique, du moins de prime abord, craint aussi les lobbyistes comme la peste…


«J’aspire vraiment à ce que nos politiciennes et politiciens voient comme une bonne chose de pouvoir rencontrer des décideurs en entreprise ou des représentants de fédérations. Cela fait partie de leurs responsabilités, en tant qu’élus, de converser ainsi avec des parties prenantes qui sont porteuses d’intérêt. Pour moi, cela devrait même être considéré comme un indicateur de performance. Parce que cela montre chez une femme ou un homme politique une capacité à être en prise avec la réalité, à aller chercher l’expertise là où elle se trouve. Bref, à s’assurer qu’il ou elle comprend bien les tenants et aboutissants en amont d’une prise de décision.


À mon sens, les instances européennes ont ainsi très bien compris l’intérêt d’obtenir une pluralité de points de vue et d’expertises avant de légiférer. Et ce, depuis une dizaine d’années.


Certains ne se rendent pas forcément compte eux-mêmes qu’ils font des affaires publiques

Laurence Ponchaut, Présidente , Letzpact


L’Union européenne tient un compte ­précis des lobbyistes actifs, que l’on peut ­d’ailleurs consulter sur son site internet (près de 13.000 à la mi-novembre). A-t-on une idée de leur nombre au Luxembourg?


«Depuis décembre 2021, un registre de transparence a été mis en place au niveau de la Chambre des députés. Toute personne morale ou physique désirant contacter un ou des députés en vue de tenter d’influencer de quelque manière que ce soit leur travail ­législatif doit s’inscrire dans celui-ci. Début novembre, il y avait environ 150 entreprises ou organisations enregistrées.


Ils doivent être bien plus nombreux à naviguer sous la surface?


«Je le pense, oui. Au regard des listings, on constate que quelques acteurs incontournables du monde entrepreneurial luxembourgeois, qui, pourtant, doivent avoir des relations avec le monde institutionnel, manquent à l’appel (voir encadré, ndlr). Parfois, c’est sans doute volontaire. Mais il arrive aussi que certains ne se rendent pas forcément compte qu’en réalité, ils font des affaires publiques. Ces personnes sont en relation avec les autorités politiques, mais ne se considèrent pas pour autant comme étant des lobbyistes. Alors qu’elles le sont bel et bien. Dans un sens, il faut réussir à révéler ces personnes à elles-mêmes, afin de réussir à rendre les choses davantage transparentes. Le fait qu’un décideur comme René Winkin, le directeur de la Fedil, dise “oui, je suis un lobbyiste”, lors de la table ronde que nous avons organisée cet été, est, à mon sens, un signal fort.


Les représentants de sociétés internationales semblent chercher à apprendre les codes pour intégrer le réseau économique local. Alors que les Luxembourgeois qui font du lobbying, eux, préfèrent agir de manière extrêmement discrète…


«Selon moi, transparence et discrétion ne sont pas antinomiques. Ce qui est important, quitte à me répéter, c’est qu’un cadre existe au niveau de la déontologie, mais aussi via un registre de transparence. Après, une fois ce carcan établi, se rendre discret peut apporter de la sérénité à l’environnement de travail.


Petite sœur de Bepact, l’association belge de la communauté d’affaires publiques, Letzpact compte un total de 21 membres.


Dans quels secteurs les lobbyistes sont-ils les plus actifs au Luxembourg?


«Dans le registre de transparence évoqué, on retrouve majoritairement les fédérations et associations professionnelles. C’est une réalité très luxembourgeoise, le Grand-Duché étant un pays où celles-ci – mais aussi la Chambre de commerce, les syndicats et autres – sont très importantes et font partie du processus de décision.


Pour le secteur financier, l’ABBL – pour les banques – ou l’Aca – pour les assurances – sont des fédérations puissantes. Beaucoup de choses se font par leur intermédiaire. De fait, les acteurs présents au sein de celles-ci ne ­ressentent pas forcément le besoin de rejoindre une association comme la nôtre.


Le Luxembourg est-il en retard en matière de transparence des affaires publiques?


«La transparence des affaires publiques est un mouvement dans lequel il faut s’engager. Elle doit entrer dans les mœurs, ce qui prendra peut-être un peu de temps. Mais le fait que ces derniers mois ont vu la naissance d’une association comme la nôtre, mais aussi la mise en place du registre de transparence, semble indiquer que l’on progresse.


Je le répète: si on veut que le grand public accepte l’existence de ces échanges, il faut qu’ils apparaissent comme plus transparents. Tout en insistant bien sur la valeur ajoutée que cette transparence apporte. Lobbyiste est un métier noble, on doit être fier de le pratiquer.


La mise à jour du Code de déontologie des membres du gouvernement en mars 2022 va plus loin que le registre de trans­parence de la Chambre, puisque les ministres doivent consigner les entretiens effectués avec les lobbyistes. Est-ce un bien ou un mal?


«La mise en place d’un registre est déjà une excellente chose. Mais il faut faire attention à ne pas aller trop loin dans sa mise en œuvre. Le but est d’obtenir davantage de démocratie. Pas l’inverse. Il ne faudrait pas que sa présence soit synonyme de violation de la vie privée ou de mise au pilori de certains de ces élus. Ils ne doivent pas en arriver à se dire qu’il est préférable pour eux de ne pas ­rencontrer les professionnels des affaires publiques…

En matière d’affaires publiques, la maturité n’est pas la même au Luxembourg qu’à l’échelon européen.



C’est le cas?


«J’ai eu des échos en ce sens de la part de ­certains professionnels. Ces derniers sont officiellement estampillés lobbyistes; et il apparaît qu’un ou des députés ne souhaitent désormais plus les rencontrer. Les élus en question ne veulent apparemment pas qu’on puisse dire qu’ils conversent avec des lobbyistes…


Est-il nécessaire d’aller jusqu’à la création d’un organe comme la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, qui existe en France et gère les affaires publiques (pouvant même sanctionner, le cas échéant, les éventuels récalcitrants)?


«Je ne sais pas si c’est une bonne solution… Oui à plus de transparence. Mais, pour le reste, ce n’est pas à nous d’évoquer les moyens à mettre en œuvre pour y arriver. C’est un cheminement que le Luxembourg doit effectuer. Or, on sait que c’est un pays avec de grosses facultés d’adaptation, mais aussi des capacités à mettre en œuvre certaines choses rapidement.


La création du registre de transparence et la mise à jour du Code de déontologie des membres du gouvernement ­apparaissent surtout comme des réponses à des critiques venues de l’étranger, comme celles du Groupe d’États contre la corruption (Greco), un organe du Conseil européen…


«Il y a des pratiques mises en place au niveau de la Commission européenne, qui peuvent inspirer un pays comme le Luxembourg. En matière d’affaires publiques, la maturité n’est pas la même au Luxembourg qu’à l’échelon européen. La professionnalisation est bien plus développée au niveau de ce dernier. Il faut en profiter.


Mais a-t-on véritablement envie de le faire ici?


«Je l’espère…»


Cette interview a été rédigée pour l’édition magazine de Paperjam du mois de décembre 2022 parue le 23 novembre 2022. Le contenu du magazine est produit en exclusivité pour le magazine. Il est publié sur le site pour contribuer aux archives complètes de Paperjam.


 
 
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